Amelia Abraham 「Gregg Araki fait des films pour les parias」

Posted on April 02, 2015
Gregg Araki

Les films de Gregg Araki constituent des plaisirs coupables pour lesquels personne ne devrait jamais se sentir coupable. Ils synthétisent à peu près tout ce que l’on attend d’un teen movie – de beaux acteurs, des dialogues creux, et une bande originale post-punk imprégnée d’angoisse existentielle – mais sans hétérosexualité et sans happy ending prévisible. À la place, le réalisateur préfère des personnages nihilistes et isolés (qui sont du coup encore plus attirants) et une approche résolument différente. L’un de ses films les plus célèbres, 「Mysterious Skin」, raconte l’histoire d’un prostitué d’une petite ville qui tombe amoureux d’un homme qui a abusé de lui alors qu’il avait 8 ans.

Araki s’est d’abord fait un nom en tant que réalisateur dans les années 1990, émergeant du mouvement New Queer Cinema quand son troisième film 「The Living End」 – l’histoire de deux amants porteurs du sida – a été présenté à Sundance en 1992. Il formait un groupe avec Todd Haynes, Tom Kalin et Rose Troche – des cinéastes qui partageaient sa volonté de dresser un portrait plus juste des personnages gays sur grand écran.

« C’était une petite scène, pas plus grande qu’une classe de lycée », se rappelle Araki. Aujourd’hui, le réalisateur doit avoir la cinquantaine, mais il parle comme une Valley Girl et on ne lui donnerait pas plus de 35 ans. « Rick Linklater est un autre type de cinéaste – mais nous avons une manière de travailler très similaire ». Il se compare aussi à Gus Van Sant – un autre cinéaste d’auteur pour la génération X maudite. « Nous sommes unis dans le fait que nous ayons tous notre propre voix. »

Après les années 1990, les films d’Araki sont devenus moins politiques. Sa dernière œuvre, le polar 「White Bird」, marque une rupture encore plus avancée avec le début de sa carrière, une approche révoltée de la narration et une esthétique cheap et trash. Shailene Woodley y interprète Kat Conners, une banlieusarde de 17 ans qui est une sorte de version moins égocentrique d’Angela Chase. Un après-midi, la mère de Kat – jouée par Eva Green – disparaît sans laisser de trace. Le spectateur suit Kat alors qu’elle essaye de comprendre ce qu’il s’est passé.

« Le scénario est basé sur un roman de Laura Kasischke », m’a expliqué Araki. Il décrit le livre comme « poétique », « lyrique » et « cinématographique », mais il a aussi pris pas mal de libertés. « J’ai changé la fin – et tout le troisième acte du film ». Il a aussi légèrement changé l’endroit et la période de l’histoire. « Je pense que le livre se déroule en 1985 ou 1986. Je l’ai avancé de quelques années, en 1988, tout comme j’ai remplacé l’Ohio par la Californie afin que cela soit plus proche de ma propre expérience. »

Ayant grandi dans ce qu’il décrit comme « une période excitante en ce qui concernait le punk rock et le post-punk », Araki estime qu’il se sentait obligé de faire en sorte que Kat et ses amis expérimentent la culture alternative qu’il a découverte au lycée – « un peu avant que les Sex Pistols ne s’exportent en Amérique. »

« Dans le livre, Kat rencontre Phil et ils commencent leur amourette en dansant sur Journey, ou un truc horrible comme ça. Mais dans le film, j’ai replacé la fête du lycée dans un club gothique qui passe du Siouxsie and the Banshees. Cela correspond beaucoup plus au monde dans lequel j’ai évolué, ce qui m’a permis de m’identifier encore plus aux personnages. »

À ce stade de notre conversation, Araki a tenu à préciser que son travail n’appartenait à aucun genre particulier. Par exemple, il n’aime pas que l’on dise qu’il réalise des films sur le passage à l’âge adulte.

« Les seuls films qui font partie de cette catégorie sont 「Mysterious Skin」 et 「White Bird」, et les deux sont des adaptations de livre – des histoires que je n’ai pas écrites. Je ne dirais pas que 「Doom Generation」, 「Kaboom」 ou 「Smiley Face」 sont des films sur le passage à l’âge adulte. Mes films sont très différents les uns des autres. Il y a certains réalisateurs – que je ne nommerais pas – qui font le même putain de film, année après année. »

En revanche, tous ses films portent sur des outsiders. Je lui ai demandé si la volonté de faire des films gays lui était venue naturellement – sachant qu’il est lui-même homosexuel –, ou s’il mesurait juste l’importance de mettre en scène des personnages gays. « C’était très important pour moi personnellement. Je ressens de la gratitude quand les gens me disent “Tes films ont toujours beaucoup compté pour moi” ou encore “Ils m’ont beaucoup aidé pendant que je faisais mon coming out.” »

« La nouvelle vague queer n’est absolument pas comparable à la nouvelle vague française, a-t-il enchaîné. Ces réalisateurs se sont assis dans une pièce avec l’envie de créer un nouveau type de cinéma. Pour nous, pour chacun d’entre nous – et je connaissais presque tous ces réalisateurs parce que nous nous étions tous rencontrés à Sundance et Berlin – ça n’a jamais été un « mouvement » au sens propre. Nous étions juste une bande de réalisateurs ayant à peu près le même âge, tous passionnés par le cinéma indépendant. »

Les films d’Araki sont également connus pour avoir créé un instantané de leur époque. « À cause du sida et de ce qui se passait dans les hautes sphères politiques, on avait l’impression d’évoluer en zone de guerre. C’était une période très sombre, où les gens étaient à cran. D’ailleurs, c’était impossible de ne pas l’être. Les jeunes de 20-30 ans étaient constamment cernés par la mort. Ton temps était très limité, simplement parce que tu étais gay. C’était une période très intense et je pense que mes films reflètent cet état d'esprit. »

Comme Gus Van Sant et Todd Haynes, les films d’Araki se sont éloignés de sujets purement LGBT : « Nous faisions juste nos propres trucs de cinéastes en ce temps-là, ce qui explique pourquoi nous avons tous fait différent types de films. » 「White Bird」 a quoi qu’il en soit une grande scène gay, et une certaine sensibilité qui réside dans la performance incroyablement maniérée d’Eva Green.

« J’ai toujours aimé Eva Green, s’est exclamé Araki. Je l’aime depuis 「The Dreamers」. Il n’a jamais été aussi animé depuis le début de notre interview. « Elle est unique, il n’y a absolument personne comme elle, j’étais ravi de bosser avec elle. Je l’aime en tant que personne, c’est une artiste incroyable. Mais sur le plateau, on dirait Greta Garbo, elle dégage une sorte d’aura magique. »

Selon moi, Eva Green a un look à la Jackie O dans le film, bien que sa performance rappelle plutôt Joan Crawford. Araki est plutôt d’accord : « Eva et moi avons eu de nombreuses discussions sur le personnage d’Eve, dans le sens ou je ne voulais pas qu’elle soit une méchante unidimensionnelle, de type marâtre. Je voyais vraiment Eve comme une figure tragique. On voulait qu’Elizabeth Taylor, Jackie O, Joan Crawford et toutes les icônes de cette période soient les modèles de ce personnage – des femmes avec des cheveux parfaits, un maquillage impeccable et de belles tenues. C’est comme si le personnage d’Eva était une femme qui jouait un personnage. Comme si on lui avait dit : “Voilà ce que tu es.” »

À la fin du film, il s’avère que le personnage d’Eve n’est pas exactement celui que nous pensions, et ensuite arrive un twist spectaculaire, qui fait passer le film de moyen à pas mal. 「White Bird」 n’a pas l’insécurité de ses films liés au sida comme 「The Living End」 (« Pourquoi est ce qu’on ne va pas à Washington pour exploser la cervelle de Bush ! ») et 「Totally Fucked Up」 (« C’était un génocide sponsorisé par le gouvernement ! »), mais nous pouvons nous réjouir de voir que le climat dans lequel ces films ont vu le jour a changé.

Alors que notre interview touchait à sa fin, je lui ai demandé pourquoi il se sentait obligé de faire des films. Il compare son travail à celui du groupe écossais The Cocteau Twins, dont il a souvent exploité la musique. « Aux États-Unis, ils n’ont jamais été très populaires – je connais Robin parce qu’il a fait la musique pour 「White Bird」, 「Kaboom」 et 「Mysterious Skin」 – et ils étaient probablement considérés comme des échecs commerciaux. Mais leur musique signifiait beaucoup pour leurs fans. C’était quelque chose qui allait au-delà de la musique – c’était très important pour les gens qui comprenaient ça. »

« C’est une chose qui m’a toujours inspiré pour mes films : ils ne sont pas pour tout le monde et certains sont polémiques – j’ai mes fans et mes détracteurs – mais les gens qui comprennent mes films les comprennent vraiment. C’est tout ce que je peux demander en tant qu’artiste. »

Author: Amelia Abraham/Date: April 02, 2015/Source: http://www.vice.com/fr/read/gregg-araki-fait-des-films-pour-les-parias-921

Shiloh Fernandez dans 「White Bird In A Blizzard」, you're welcome ;)

Amelia Abraham 「Films for Outsiders: An Interview with Gregg Araki」


Gregg Araki’s films are the kind of guilty pleasures you don’t actually have to feel guilty about. They tend to offer everything you’d want from a teen film — good-looking actors, shallow dialogue, angsty post-punk soundtracks — but without all the heterosexuality and clichéd endings. Instead, the director opts for nihilistic, disenfranchised characters (so much more relatable) and a resolutely queer approach. His most famous film, for example, is 「Mysterious Skin」: the story of a small-town rent boy who first fell in love with a man who abused him at the age of eight.

Araki first made his name as a filmmaker in the 90s, emerging as part of the new queer cinema movement when his third feature, 「The Living End」 — the story of two HIV-positive fugitives — debuted at Sundance, in ’92. He was banded together with Todd Haynes, Tom Kalin, and Rose Troche — filmmakers who shared his dedication to putting a more accurate portrayal of gay characters on cinema screens.

“It was very small, like a high school class,” he remembers. Araki’s in his 50s now, but he talks like a Valley Girl and doesn’t look a day over 35. “Rick Linklater is another filmmaker — we have a very similar method of working, doing our own thing.” He compares himself to Gus Van Sant, too — another art-house auteur for doomed Gen X. “We’re similar in that we all have our own voice.”

Since the 90s, Gregg’s films have grown less pointedly political, though, and his latest, 「White Bird In A Blizzard」, marks a further break from what was usually, in the early days, an indignant approach to narrative filmmaking and a consistently trashy, low-budget aesthetic. It’s also a murder mystery. Shailene Woodley plays suburban 17-year-old Kat Conners, who’s like a slightly less self-involved version of Angela Chase from 「My So-Called Life」. One afternoon, Kat’s mother — over-acted by Eva Green — disappears without a trace. We follow Kat as she tries to unravel it all.

The script’s based on a novel by Laura Kasischke, says Araki. He describes the book as “poetic,” “lyrical,” and “cinematic,” but also made a load of changes to it. “I changed the ending,” he says, “the whole third act of the movie.” He also moved the location and the period slightly. “The book, I think, is set in ’85 or ’86. I moved it a couple of years later, to 1988, as well as moving the location from Ohio to California, so it would be a little closer to my own experience.”

Growing up in what he describes as “an exciting time as far as punk-rock music and post-punk were concerned,” Araki says he felt compelled to make Kat and her friends part of the same kind of alternative music culture that he experienced in high school — a little earlier, he says, around the time the Sex Pistols broke America.

“In the book Kat meets Phil and they begin their puppy love affair dancing to Journey, or something terrible like that, but in the movie I relocated it from a high school dance to a goth club and had Siouxsie and the Banshees playing. That’s the look and the world that I was in — it allowed me to relate so much more to the characters.”

When conversation moves onto the topic of genre, Araki is quick to defend his work as genre-less. The phrase “coming-of-age film” doesn’t go down well.

“The two movies to me that are coming-of-age movies are probably 「Mysterious Skin」 and this movie,” he says, “and they’re both based on books — stories that I did not write. I wouldn’t call 「Doom Generation」, or 「Kaboom」, or even 「Smiley Face」 a ‘coming of age’ movie. One of the things I’m really happy with about my work is that it’s kind of all over the place. My movies are very different from each other. There are certain filmmakers, who I will not name, who just make the same fucking movie over and over again.”

The cohesive thread, he can agree, is stories about outsiders. This is what’s earned him a legion of cult fans — gay, straight, or queer. I ask him whether the impetus to make queer films came naturally, since he is gay himself, or whether he consciously thought it important to put gay characters in front of the camera. “It was very important to me personally. I always feel very gratified when people say, ‘Oh, your films always meant so much to me,’ or, ‘They helped me when I was coming out.’”

“The Queer New Wave wasn’t truly a new wave in the sense of the French New Wave,” he continues. “Those filmmakers sat in a room and came up with this idea that they were going to create a certain type of cinema. For us, for all of us — and I know almost all of those [queer] filmmakers because we all met at, like, Sundance, and Berlin — it was never truly a ‘movement’ in that sense. It was just a bunch of us who were all approximately the same age and very passionate about independent cinema.”

A defining characteristic of Araki’s film has been creating a true snapshot of time and place. “Because of the AIDs crisis and what was going on politically, it was very much like a war zone. Young people don’t understand what that was like, but it was similar to the kind of world in 「The Normal Heart」, that HBO thing that was just on — a very dark time, a very angry time and a time when people were agitated. It was impossible not to be agitated because, as a young person in your twenties or thirties, you were just surrounded by constant death. Your time was very limited because of the simple fact that you were gay. It was a very intense period to live through and I think the films really reflect that.”

Like the work of Gus Van Sant and Todd Haynes, Araki’s films have now moved on from purely LGBT subject matter: “We were also just doing our own thing as filmmakers back then, which is why we’ve all made other kinds of movies now.” 「White Bird」, however, still has a big gay moment (can’t tell you what it is) and more than a semblance of the gay sensibility in terms of how incredibly camp Eva Green’s performance is.

“Eva, I’ve loved Eva Green forever,” Araki gushes. “I’ve loved her since 「The Dreamers」.” He is the most animated he’s been our entire interview. “She’s so unique, there’s really nobody like her, I was just so thrilled to work with her. Another thing about Eva is that she — I mean, I love her as a person, she is just a great person, a great artist — but on set she is like Greta Garbo, she has this sort of magical aura about her.”

I suggest that her look in the film is quite Jackie O and her performance is quite Joan Crawford (i.e. so gay). Araki loves this. “Well, Eva and I had a lot of discussions about the Eve character in the sense that I really wanted that her not to be a one-dimensional, stepmother-type villain. I really saw Eve as a tragic figure. Tough women — Elizabeth Taylor, Jackie O, Joan Crawford — all of those icons of that period, we decided these were the character’s role models, the people she would have grown up watching as the feminine ideal, women with the perfect hair and outfits and make-up. It’s almost like Eva’s character is a woman playing a character,” he says. “Like she’s sort of been told, ‘This is who you are.’”

At the end of the film it turns out that Eva’s part — Kat’s mother — isn’t quite who we thought she was, and there arrives a spectacular twist, which resuscitates the film from average to enjoyable. 「White Bird」 lacks the insurgency of his AIDS-related films like 「The Living End」 (“Why don’t we go to Washington and blow Bush’s brains out!”) and 「Totally Fucked Up」 (“It was government-sponsored genocide!”) but we can be glad the climate in which those films were made has changed, that Araki doesn’t have so much to be angry about today.

As our interview draws to a close, I ask him why he feels compelled to makes films. He compares his work to that of Scottish band The Cocteau Twins, whose music he has often featured on his soundtracks. “In America in particular, they were never super-popular — I know Robin because he’s done the music now for 「White Bird」 and 「Kaboom」 and 「Mysterious Skin」 — and they were probably considered a commercial failure. But their music meant so much to so many people. It was something that was beyond music — it was really, really important to the people that got it.

“That’s what I’ve always aspired to with my films: they’re not for everybody and some are polarizing — I definitely have my fans and my detractors — but the people that do get my movies really get them. For me as an artist that’s, like, the most I could ever ask for.”

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Eva Green dans 「White Bird In A Blizzard」

Author: Amelia Abraham/Date: March 20, 2015/Source: http://www.vice.com/read/gregg-araki

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