Amy Hong 「Veut-on vivre dans une France où l'on doit défendre et justifier son identité française?」

Posted on December 08, 2015

Après les attentats du 13 novembre, Angel et son fils Brandon parlant de la France comme de leur maison ont ému des millions de spectateurs. Une interview qu'ils ont donnée ensuite au 「Petit Journal」 a bouleversé Amy Hong, une américano-viêtnamienne qui vit en France. Et elle interroge sur le genre de France dans laquelle on veut vivre.

Quelques jours après les attentats du 13 novembre, mon cousin Trọng  – débarqué en France en tant que réfugié vietnamien à l’âge de 12 ans, en 1981 – a partagé une vidéo du 「Petit Journal」 posant en vedette Brandon, gamin adorable de six ans, qui avait été interviewé avec son père Place de la République deux jours après les attentats.

La vidéo, devenue virale depuis, commence par un extrait de l’entretien original du père et du fils dans lequel Brandon affirme que les terroristes sont « très, très méchants » et craint que sa famille doive changer de maison. « Mais non... c’est la France, notre maison », rassure son père dans une phrase qui a ému tellement de spectateurs.


「Attentats de Paris : Brandon, 6 ans, « Les méchants, c'est pas très gentil »」 - from 「Le Petit Journal」 aired on November 15, 2015 posted on November 22, 2015.

En plateau quelques jours plus tard, expliquant que ce moment poignant, diffusé dans de nombreux pays et sous-titré en plusieurs langues, avait attendri des centaines de milliers de gens dans le monde, Yann Barthès demande à Angel, le père de Brandon, pourquoi ils avaient décidé d’aller déposer des fleurs à République avec son fils ce dimanche-là.

Angel débute sa réponse en déclarant son amour pour la France, où il a grandi à partir de ses trois ans, insistant sur le fait qu’il se sent « complètement français ».
Puis :

« Le problème c’est que » – Angel s’arrête, déglutit anxieusement, et continue avec une voix hésitante, presque comme une excuse : « à première apparence, on voit que je suis d’origine asiatique ». Quelques secondes plus tard, Angel évoque une remarque qu’on lui avait faite, précisant bien qu’elle ne l’avait ni énervé ni choqué, mais plutôt qu’elle l’avait fait « beaucoup rigoler »: « Si c’est Jackie Chan qui représente la France, on est dans la merde ». Sur le plateau, tout le monde rit.

J’ai la boule au ventre.

Que signifie Angel lorsqu’il dit que « le problème » est qu’on remarque immédiatement ses origines asiatiques ? Serait-il vraiment démesuré d'interpréter ce « problème » comme le fait qu’il ne soit pas blanc, rendant donc son identité française suspecte ? Le vrai problème, n’est-il pas qu’Angel, contrairement à ses homologues français blancs, ressente le besoin de défendre et justifier son identité française ?

« Mais vous venez d’où ?»
Vivant parmi les français depuis des années, j’ai été confrontée plusieurs fois à des manifestations de racisme ordinaire, désignées par le terme de « micro-agressions » par le professeur de psychologie Derald Wing Sue de l’université Columbia. Une fois, quand une femme française un peu plus âgée m’a demandé d’où je venais – la Chine ? le Japon ? – je lui ai dit que j’étais américaine. Sa réponse incrédule a été : « Mais vous n’êtes pas américaine – vous ne pouvez pas cacher vos racines !»

En 2010, le premier jour de mon stage au Parlement européen, une attachée de presse française m’a saluée, dans un ascenseur bondé, avec les mots « nĭ hăo » en baissant sa tête. Je venais moi-même de me présenter – en français.

Les fois où j’ai contesté ces types de comportement – en particulier, ceux qui consistaient à me désigner comme chinoise, venant aussi de français jeunes et éduqués – on m’a poliment répondu que pour les français tous les Asiatiques étaient étiquetés ainsi.

Une pratique manifeste dans la comparaison entre Angel, d’origine vietnamienne, et Jackie Chan. Cet amalgame est non seulement révélateur, pour un pays comme la France – qui a une population vietnamienne assez considérable (environ 300.000 personnes) et un passé colonial au Vietnam – mais il souligne aussi l’absurdité de la question obsessionnelle posée régulièrement à n’importe quel français de couleur, après qu’il dise qu’il est français : « Mais vous venez d’où ?»

L'identité française, une identité excluante
Poser des questions sur les origines de quelqu’un de façon bienveillante ne doit pas poser de problème, mais quelle utilité, quand les révélations qui s’en suivent n’empêchent pas les amalgames ? C’est sans doute cette question, tellement assimilée, qui a provoqué cet aveu de la part d’Angel, dévoilant ses origines sans même avoir été questionné.

Justifier la récurrence de ces micro-agressions par l’importance toute relative portée au politiquement correct par les français, particulièrement comparé à leurs voisins américains, ne tient pas. Il n’est pas non plus possible d’expliquer ces comportements par le modèle républicain français, selon lequel les attaches ethniques, religieuses et culturelles doivent disparaître de la vie publique, permettant à tous les citoyens d’être tout simplement français. L’influence de ce modèle se reflète dans les façons différentes dont les américains et les français de couleur s’identifient : alors qu’aux États-Unis, je peux dire que je suis « Vietnamese-American », affirmant ces deux identités avec assurance, sans conflit, en France les identités composées (franco-japonaise, franco-allemand, franco-algérienne) sont réservées à ceux qui ont des parents de deux nationalités distinctes. Par ailleurs, les personnes comme Angel sont considérées comme « français d’origine étrangère », une construction linguistique affirmant clairement la prévalence d’une identité française censée primer sur les origines, quelles qu’elles soient.

En pratique, cette approche produit un résultat ironique : même si les Angel de France sont sommés de s’identifier avant tout comme français, leur identité française est remise en cause. Les français de couleur essaient de se raccrocher à une identité solide, et finissent parfois par minimiser leurs origines afin de souligner à quel point ils sont français. Cependant, le fait de ne pas être blanc reste toujours un « problème », une marque de la non-appartenance. Trọng me l’a un jour avoué : « Je ne me sentirai jamais comme l’un d’eux.»

Cela s’oppose à l’idée d’une intégration supposément forte des Asiatiques dans la société française. Comme aux États-Unis, ils sont considérés comme une minorité exemplaire, appréciés pour leur ardeur au travail et parce qu’ils « ne causent pas de problème ». Examiner cette modestie qui leur est attribuée à travers le prisme du « problème » posé par les origines asiatiques d’Angel nous permet de repenser un autre terme, synonyme de modeste : effacé, ou « self-effacing » en anglais, c'est-à-dire « celui qui sait s’effacer ». Dans ce contexte, il est intéressant de voir la nouvelle signification que peut prendre cet adjectif, qui ne signifie plus alors seulement une admiration pour la modestie des asiatiques en France, mais bien aussi une appréciation pour leur capacité supposée à disparaître de l’espace public.

Tout cela ne change ni la nature émouvante des mots de Brandon et Angel, ni la sympathie et l’affection qui leur ont été montrées par les journalistes et le public du 「Petit Journal」. Mais à un moment où les défis en matière d’intégration font l’objet de débats enflammés dans leur pays, les français auraient des leçons à tirer d’une compréhension plus poussée des expériences de leur « minorité modèle ». Une question essentielle qui se pose est : les français veulent-ils vivre dans une société où le petit Brandon et ses amis non-blancs ressentiront le besoin de qualifier leur apparence et leurs origines comme un « problème », ou bien une société où ils pourront dire qu’ils sont français, un point c’est tout ?

Author: Amy Hong/Date: December 08, 2015/Source: http://www.slate.fr/story/111021/france-identite

「Interview de Brandon et de son père Angel - Le Petit Journal du 20/11」

Amy Hong 「Being French, No Questions Asked」


Amy Hong published this essay on national and ethnic identity in France on Slate.fr under the title 「Veut-on vivre dans une France où l'on doit défendre et justifier son identité française?」. Humanity in Action is pleased to publish the English edition of the essay. Amy Hong is a Humanity in Action Senior Fellow (Denmark 2008).

A week after the attacks, my cousin Trọng – who came to France as a Vietnamese refugee at the age of 12 – shared a video from 「Le Petit Journal」 featuring Brandon, the six-year-old who was interviewed with his father two days after the attacks amid a gathering of flower-laying mourners at Paris’ Place de la République. Bearing the caption “They touched the entire world,” the video starts with a clip from the original interview with the father-son pair, in which Brandon describes the terrorists as “very, very mean” and fearfully says that his family should change homes. No, his father reassures him – France is their home, and even if the bad guys have guns, it’s okay, because they have flowers.

Describing this poignant moment as having captured the hearts of millions, Yann Barthès, 「Le Petit Journal」's host, asks Brandon’s father, Angel, why they visited the memorial. Angel begins with declaring his love for France: arriving in the country as a three-year-old, he feels “completely French.”
But then:

“The problem is” – Angel says, pausing, swallowing, and continuing almost apologetically – “people can tell I’m of Asian descent.” Angel then shares a recent remark directed at him, which he admits to finding neither shocking nor upsetting, but even funny: “If it’s Jackie Chan who’s representing France, we’re all in trouble.” Everyone laughs.

My stomach knots up.

What does Angel mean when he says the “problem” is looking Asian? Would it be that far-fetched to interpret this “problem” as not being white, therefore rendering his Frenchness suspect? Isn’t the real problem that, unlike his French white counterparts, Angel feels the need to defend and justify his French identity?

Having lived among the French for years, I have encountered myriad instances of casual racism, what psychology professor Derald Sue calls “microaggressions.” Once, when an older Parisian woman asked where I was from – China? Japan? – I told her I was American. Her disbelieving response was, “Oh please, you are not American – you can’t hide your roots!” In 2010, on the first day of interning at the European Parliament, a French press secretary greeted me in an elevator full of people, to my shock, with a head bow and the words “nĭ hăo.” This was after having introduced myself – in French.

When I have protested such behavior – particularly being unthinkingly called chinoise, including by young, educated French people at times – I have been politely told that for the French, all ostensible East Asians are simply labeled as such. This perverse practice is evident in the equation of Angel, of Vietnamese descent, with Jackie Chan. Not only is this amalgame striking in a country like France – which boasts a sizable Vietnamese population and a colonial history in Vietnam – it highlights the absurdity of the obsessive question every French person of color has surely been posed at some point after saying they’re French: “But where are you really from?” The same persistent question that compelled Angel to reveal his ethnic roots without even being asked about them.

Chalking up these microaggressions to French people’s reduced concern with political correctness is not enough. Nor can it be justified with the French republican model, under which individuals’ ethnic, religious and cultural attachments should be absent from public life, where citizens are meant to be plainly French. The dominance of this model is reflected in how Americans vs. French people of color self-identify. Whereas in the U.S., I can call myself Vietnamese-American and hold both identities confidently, hyphenated identities in France are reserved for those with parents from different countries – a franco-japonaise is someone with a French parent and a Japanese parent. Meanwhile, people like Angel are considered français d’origine étrangère, a linguistic construction that clearly puts being French first, and ethnic roots second.

In practice, the ironic result of this approach is that people like Angel are asked to identify first and foremost as French, at the same time that their very Frenchness is questioned. They find themselves grasping for a solid identity, at times minimizing their ethnic roots to emphasize just how French they are. But non-whiteness is still a “problem,” a marker of non-belonging. As Trọng once told me, “We will never totally feel like one of them.” This is so despite the fact that Asians in France, like in the U.S., are viewed as a “model minority:” well-liked for their industriousness and “not causing problems.” This modesty associated with them – when examined alongside Angel’s description of his detectable Asian roots as problematic – brings to mind the term “self-effacing,” with the adjective taking on a perverse layer of meaning. Effacer, after all, means “to erase.”

None of this is to deny the moving nature of Brandon and Angel’s words or the goodwill shown to them by 「Le Petit Journal」’s audience and journalists. But at a time when integration challenges are the object of vociferous debate in France, the French could learn from taking a better look at the experiences of its model minority. Doing so reveals a more nuanced picture of the country’s relationship to its different ethnic groups. One key question is: do the French want to live in a society where little Brandon and his friends of color will one day feel the need to characterize their outward appearance as a “problem,” or where they can say they are French, no questions asked?

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