Louise Chen 「Pourquoi je n’ai toujours pas digéré le sketch de Gad Elmaleh et Kev Adams sur les asiatiques」

Posted on January 06, 2017
« Je suis en réalité très très en colère parce qu’on a essayé de me faire croire l’espace d’un sketch que c’est ça la France de 2017 »

Je suis fille de mère Alsacienne et de père Taïwanais. Lorsque j’ai vu les quelques premières secondes du sketch de Kev Adams et Gad Elmaleh je suis tombée en violent désamour avec ma moitié française.

Je pourrais m’étendre sur combien je suis en colère de voir que ce sketch franchement raciste puisse être diffusé en prime time à la télévision. Que je trouve que montrer ça à 4,1 millions de français c’est valider des propos racistes, les normaliser et les banaliser. Je pourrais continuer et dire que je tiens les deux comiques pour responsables mais aussi M6 et le CSA – dont on attend toujours une réaction d’ailleurs. Que je suis furieuse qu’il n’y ait eu personne pour défendre la voix des asiatiques. Même pas Mouloud Achour pour soutenir son rédacteur Anthony Cheylan qui a osé exprimer sa douleur sur le site Clique.tv.

Avec ce sketch, symboliquement, Kev Adams et Gad Elmaleh se sont, en quelque sorte, illustrés comme portes-paroles de la France. Nous Français allons rire tous ensemble de « l’étranger ». On va isoler un peuple tout entier, un peuple d’un peu plus de 1,385 milliard et on va s’en moquer. Et qui de mieux pour incarner l’étranger que l’asiatique ?

Car la force de l’asiatique est aussi sa faiblesse. Il est adaptable et du coup il s’intègre et encaisse silencieusement et stoïquement les vannes de sa terre d’accueil. 600 000 Chinois vivent en France mais soyez sans craintes il n’y aura pas de manifs, pas d’organisations pour monter à la charge pour porter plainte, c’est bon on peut y aller. Un peu plus de lumière jaune sur le visage de Kev s’il te plaît ?

La xénophobie je l’ai découverte en France
Lorsque j’allais à Taïwan, mon métissage était vu comme quelque chose de magique. C’était mon super-pouvoir. Encore aujourd’hui, lorsque mes amis taïwanais rencontrent mes amis de Paris, ils sont curieux, veulent tout savoir de là où on vient. Pour eux, on vient de loin, on a forcément plein de choses à offrir et faire découvrir. Jamais n’ont-ils affiché une sorte de fierté nationale mal placée ou pris un air de supériorité. À part peut-être lorsqu’il s’agit de leur gastronomie. C’est vrai que les xiao long bao de Din Tai Fung sont les meilleurs du monde, il y a de quoi être fier. Ou lorsqu’on essaye de comprendre le conflit entre pro-Chine et indépendantistes, cela peut entraîner des voix très pro-Taïwanaises, peut-être.

En contraste, en France, petite, il fallait que je refoule mon super-pouvoir, interdit de parler chinois, impossible de manger chinois, que des traiteurs qui « servent du rat ou du chien, dégueulasse » dixit mes camarades de classe. Ici, jamais personne n’a essayé de se mettre à ma place ou celle de mon père, personne ne s’est posé la question de savoir combien c’est douloureux de devoir abandonner ses us et coutumes, ses rites, sa langue maternelle, ses biens, sa famille et sa nourriture et de devoir constamment se plier en quatre pour s’adapter à la France quitte à devoir parler sa quatrième langue étrangère 24h/24.

Déchirée
Seulement, voilà, je ne suis plus petite, je suis adulte. Je ne me sens « chez moi » nulle part et partout à la fois. Aucune patrie n’est la mienne à 100%. Je vis perpétuellement dans le manque émotionnel, la moitié de ma famille sera toujours loin, peu importe où je choisis de migrer. Les deux continents restent à des milliers de kilomètres l’un de l’autre. Et pourtant je suis le fruit de ce qui les réunit... Je sais que ce n’est pas moi qui vais souffrir et devoir endurer les mauvaises blagues à l’école, après le passage de Kev Adams et Gad Elmaleh sur M6. Ce sont les enfants qui sont nés entre 2008 et 2012 qui seront victimes des blagues de leurs copains, les mêmes qui aiment probablement manger des sushi et des raviolis vapeur autant qu’ils aiment les frites, qui lisent des mangas et jouent à Pokémon.

C’est en pensant à ces enfants que j’ai réalisé que je suis en réalité très très en colère parce qu’on a essayé de me faire croire l’espace d’un sketch que c’est ça la France de 2017. Elle recycle des blagues post-colonialistes d’il y a 30 ans comme si le « Chinois en France » n’avait pas évolué. ALORS QUE NON, je le sais que ce n’est pas ça la France. Je suis moi-même française après-tout. J’ai envie d’être fière de cette moitié là aussi !

Ainsi j’ai repensé à mes amis français, ces amis qui eux aussi pensent que ces blagues ne sont pas drôles. Ces amis qui ont bien remarqué les grossières erreurs culturelles du sketch, ont fait la différence entre l’habit traditionnel chinois et les kimonos japonais des filles qui entrent en scène plus tard. Ces mêmes amis qui savent très bien qu’on ne sert pas du chien à l’Orient d’Or, mais qu’on y sert le meilleur choux en cocotte de ce côté de la Terre.

Sous-représentés, voire invisibles
Seulement voilà, mes amis et moi, nous avons beau avoir l’impression d’être nombreux, (parfois on parle même de nous comme d’une génération entière, la génération Y), nous ne somme pas représentés ni à la télévision française, ni par la scène politique française d’ailleurs. Comme le dit si bien Eddie Huang, auteur de『Fresh Off The Boat』(le livre et la première série américaine qui montre une famille asiatique (Taïwanaise pour être précise) diffusée sur ABC aux États-Unis) :

« Il a fallu 200 pilotes de séries avec des noirs américains dans des rôles principaux pour que cela devienne normal de voir un noir américain dans une série. Il faudra 200 séries avec des asiatiques dans des rôles principaux avant que cela devienne normal ».

Et cet adage ne se limite pas qu’à l’ethnicité, l’adage s’applique aux femmes qu’on doit voir plus nombreuses à des postes importants, aux gays, aux trans qu’on doit pouvoir voir dans des scènes du quotidien afin que ces personnes deviennent des rôles à suivre et qu’elles libèrent les générations futures.

Mais on nous dit que la télévision n’est pas notre média, nous on nous trouve sur Internet et les réseaux sociaux. Comme si c’était un lieu, un endroit, là où on vit, un pays, notre nation. Ridicule.

En réalité, asiatique ou d’ailleurs, mes amis et moi, on vient tous de partout. Nos origines différentes et nos voyages font notre richesse. Quand est-ce qu’il sera possible de rire ensemble non pas de nos différences mais plutôt de les célébrer ? Quand est-ce que ce sera bien vu d’être étranger en France ? Sérieusement.

C’est peut-être une vision utopiste, mais j’aime à croire que ce sera possible un jour. Parce qu’en 2017 le véritable privilège n’est pas d’être « blanc » comme on l’entend souvent Outre-Atlantique (sic. White Privilege). Le véritable privilège c’est de pouvoir avoir un endroit où vivre en paix. Un endroit qu’on appelle « chez soi » et que ce même endroit nous appelle « son peuple » et non « l’étranger », « l’immigré », « le migrant ». Eh oui, chère France, ce que je voulais te dire c’est que l’intégration ça marche dans les deux sens.





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