Marius Chapuis 「Le martyre des saints, c’est très érotique」

Posted on March 03, 2017
Gengoroh Tagame à Angoulême, le 27 janvier 2017. Photo Claude Pauquet. VU

Gengoroh Tagame, mangaka, pornographe SM et gay, revient sur ses débuts dans des revues bricolées et sur la tolérance à deux vitesses de l’homosexualité au Japon.

Un pornographe se cachait cette année dans la sélection officielle du festival d’Angoulême. En face du Japonais Gengoroh Tagame, un corps de grizzli sur lequel sont posées d’énormes lunettes carrées, s’alignent des jeunes gens probablement bien sous tous rapports afin d’obtenir un autographe de l’auteur du『Mari de mon frère』(éd. Akata). Son nouveau manga raconte la rencontre entre un jeune père de famille japonais et l’amoureux canadien de son frère jumeau, qui vient de mourir. Une sobre mise en lumière de l’intimité d’un couple homo qu’on aurait bien envie de glisser dans toutes les bibliothèques scolaires de France, histoire de calmer les esprits après les horreurs entendues pendant le débat sur le mariage pour tous. Devant ses fans, Tagame répète le même dessin d’un petit ours qui joint les deux mains en forme de cœur. Choupi, mais pas aussi neutre qu’il y paraît : le mangaka est l’un des initiateurs de la culture bear (« ours », donc), une communauté homo qui partage un penchant pour les hommes à forte pilosité. Un clin d’œil aussi à l’autre carrière de Gengoroh Tagame, invisible à Angoulême : celle dans le manga porno gay SM. Des BD qui s’appellent『Virtus』,『Arena』ou『Goku : l’île aux prisonniers』, dans lesquelles des flics sont humiliés, des prêtres profanés ou des judokas transformés en objets sexuels... Si le dessin du Japonais ne fait pas chavirer par sa virtuosité, il est léger, lisible, et on imagine très bien une réalité alternative où Tagame serait devenu auteur de mangas d’action. En trois décennies, celui qui a été élevé dans une famille très stricte où la BD était tolérée du bout des lèvres est devenu le parrain de ce manga hardcore et underground. Rare auteur à assumer son coming out au Japon, il s’est improvisé au fil des années éditeur de revues, découvreur de talents, avant d’endosser le rôle d’historien du genre. C’est dans le cadre feutré de l’hôtel de ville d’Angoulême, où siège d’habitude la droite, qu’on a rencontré ce défenseur d’une certaine idée de la pornographie.

Vous êtes un des rares mangakas à assumer publiquement votre homosexualité. C’est un milieu où il est compliqué de faire son coming out ?

Il y a des gays, des lesbiennes, des trans, mais ces artistes souvent cantonnés à l’underground n’utilisent le manga que pour parler de leur expérience. Dans le manga grand public, le coming out reste compliqué. Je connais des artistes qui refusent d’assumer publiquement leur homosexualité. Les lignes bougent lentement au Japon... Certaines régions ont mis en place un partnership [une sorte de pacs, ndlr] et de plus en plus d’entreprises se disent LGBT friendly, mais c’est de l’affichage. Ici, la question de la défense des droits des LGBT commence tout juste à émerger dans les médias.

Vous avez débuté dans des revues gays qui ne payaient que très rarement. On a un peu l’impression que c’était le Far West...

La première fois que j’ai été publié, en 1982, j’avais 18 ans. C’était sous un pseudo – ce qui est assez habituel dans le manga. J’ai rapidement collaboré avec trois revues,『Barazoku』,『Adon』et『Sub』, et seule cette dernière me rémunérait. Les gens qui s’occupaient du magazine étaient des éditeurs en bonne et due forme, avec un catalogue grand public. À côté,『Barazoku』et『Adon』étaient bricolées. Mais l’objectif premier de ces magazines était de publier des petites annonces et des photos érotiques, pas du manga. Personne ne se préoccupait des droits ou des avances, ils reproduisaient des photos volées en Occident... En tant qu’auteur, on s’estimait heureux d’être publié. En me replongeant dans l’histoire de ces revues, j’ai découvert qu’à l’époque quelques artistes influents envoyaient des dessins sous un nom d’emprunt. Et les éditeurs publiaient ça sans savoir ce qu’ils avaient entre les mains. La professionnalisation a coïncidé avec l’émergence d’un marché gay, au début des années 90, et le remplacement des revues pionnières par des magazines créés par des producteurs de vidéos pornos ou des propriétaires de sex-shops. Le côté « fait maison » a disparu. J’ai moi-même participé au lancement de la revue『G-Men』en 1994, date à partir de laquelle j’ai commencé à vivre de mon dessin. C’est probablement dans『G-Men』que le manga gay s’est le plus développé. Au début, j’étais seul à y dessiner, mais j’ai rapidement cherché de jeunes auteurs. Pour pouvoir souffler et faire émerger une nouvelle scène. Des sujets ont aussi commencé à s’imposer timidement.『Barazoku』, par exemple, refusait tout article sur le sida. Les conseils de l’époque, c’était comment épouser des lesbiennes célibataires et vivre tranquillement. Aujourd’hui, ça semble ridicule.

En France, vos livres pornos sont publiés par H&O, qui n’est pas spécialisé dans le manga mais qui s’intéresse à la culture gay sous toutes ses formes, photos, livres d’art, essais. Comment ça se passe au Japon ?

Les revues gays font office de magazines de prépublication, mais elles ne sont pas suffisamment solides pour publier des volumes reliés. Mes livres sont publiés par des éditeurs très variés. Cela va des maisons spécialisées dans la culture gay à l’éditeur Futabasha, qui fait du manga grand public. Mais le plus souvent, je collabore avec un ami qui édite des choses qui n’ont rien à voir avec le milieu gay.

Même si c’est picturalement très différent, on retrouve chez vous une esthétique de la cruauté proche de celle de Suehiro Maruo ou de Kazuichi Hanawa. Ce sont des références qui vous parlent ?

Il est vrai que, sous certains aspects, mon œuvre se rapproche de l’ero guro [mouvement pictural et littéraire qui mêle érotisme et macabre]. Même si j’apprécie beaucoup le travail de Maruo, ce n’est pas un emprunt conscient. Je citerai plus volontiers l’influence du Caravage. Je ne suis pas particulièrement chrétien, mais ses crucifixions m’ont beaucoup marqué. Je suis fasciné par l’idée que les saints deviennent des martyrs, je trouve ça très érotique. Le contraste est essentiel dans le SM : raconter comment on a soumis son voisin, c’est banal... L’excitation est plus forte si l’on raconte comment un roi est devenu esclave. C’est pour cela que beaucoup de mes histoires se concentrent sur des figures d’autorité – policiers, militaires, prêtres... Il n’y a aucune dimension politique, juste un impératif d’écriture.

Par le passé, vous avez expliqué que « dessiner de la pornographie pour le fantasme de quelqu’un est quelque chose de vulgaire »...

En tant qu’artiste, je mets au grand jour mon intimité de la façon la plus pure, la plus directe. Et si quelqu’un vient me dire que ce n’est pas bien d’être émoustillé par quelque chose, mes fantasmes ne changeront pas pour autant. C’est pour cela qu’il serait vulgaire de m’emparer des fantasmes des autres et de les mettre en images. Cela serait une trahison de mêler mes propres excitations à celles des autres, ma démarche artistique serait totalement compromise.

Votre pornographie se distingue radicalement de celle de l’industrie vidéo, où tout est catégorisé en fonction des consommateurs...

Complètement. Si un jour l’idée me prenait de tourner des vidéos, je ferais quelque chose de radicalement différent de ce qui existe (rires).

En Occident, l’homosexualité n’est qu’un thème dont la BD s’empare tandis qu’au Japon, le boys’ love (BL) est un genre à part entière, avec ces propres revues, qui dépeignent des romances entre des hommes aux allures d’éphèbes. Avez-vous publié dans ce type de revue, très populaire notamment auprès des lectrices ?

Des éditeurs m’ont contacté en pensant que certaines lectrices de BL attendaient des histoires plus matures, plus crues et macho. J’ai alors adapté mes histoires. Pour rentrer dans les détails, je développe un peu plus les scènes de léchage de tétons entre hommes et les scènes de pénétration sont représentées avec plus de légèreté, moins de détails et de brutalité. Mais ça reste du SM.

Pourquoi ce grand écart avec le très grand public『Mari de mon frère』, qui peut être lu par des ados ?

C’est l’éditeur Futabasha qui m’a contacté. Je n’avais jamais fait de manga aussi grand public, même si j’avais déjà dessiné des histoires courtes d’horreur ou à caractère historique.

On a l’impression que le Japon sait se montrer très tolérant à propos de la figure de la « folle » mais que l’intimité doit être toujours tue. Pour la première fois, dans『Le Mari de mon frère』, vous entrez dans la sphère domestique...

Oui, il y a quelque chose de très vrai là-dedans. Le travestissement n’est pas tabou car il s’inscrit dans une longue tradition très japonaise, ne serait-ce qu’à travers le kabuki où des hommes tiennent les rôles féminins. Mais dès qu’on sort de ce cadre artistique, les choses sont différentes...『Le Mari de mon frère』était l’occasion de rentrer dans un cadre familial. Avec un but très simple : montrer que, homo ou hétéro, on vit dans la même société et que les problèmes des droits homosexuels concernent tout le monde. J’ai été très surpris par la violence des oppositions au mariage homosexuel en France. Ce genre de discussion finira par arriver au Japon et je trouve ça gênant que les gens se fassent un avis sans avoir la moindre idée de ce que c’est qu’être homo. Bien informé, chacun est capable de réfléchir et le débat pourrait être apaisé. Ce livre doit y contribuer.

Vous dites souffrir du fait que vos œuvres soient trop facilement accessibles...

Quand je dessine des trucs hardcore, je sais à qui je m’adresse. Ça paraît dans certaines revues, à un prix qui sert à dissuader les curieux... Le problème aujourd’hui, c’est le « scantrad » [le piratage version manga]. Toutes mes œuvres se retrouvent scannées et en accès libre sur Internet, où elles côtoient des mangas grand public. Il n’y a plus ni filtre ni âge minimum. Et c’est embarrassant de dessiner des trucs ultra hardcore en ne sachant pas qui va les voir. J’ai recouru à l’autoédition pour limiter mon propre public. Avec une diffusion plus légère, le risque me semblait moins élevé. Résultat, ça a quand même fini sur Internet. Je ne sais toujours pas s’il faut que je me censure.


Gengoroh Tagame 田亀源五郎
Official Website: http://tagame.org/
Twitter: https://twitter.com/tagagen
Myspace: https://myspace.com/gtakagengorohtagame


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